LES FLORAISONS DE L’EN- BAS…
« Je ferme les yeux, je revois les dépotoirs de mon enfance, oubliés, cachés au fond d’un bois, surbrillances sur papier sepia-Kodak, douce impression de ma mémoire….J’y trouvais de tout, miracles oubliés de l’Egypte ancienne, archéologie intime des années 80…
Je suis en culottes courtes, les mêmes et uniques pour tout l’ été, au milieu des doudous, des tétines, assiettes, bouteilles de verre et plastiques, magasines, fourchettes, cartons, caisses et bidons, jouets d’un autre temps, télés, radios éventrées, machines et tondeuses, livres, journaux…Le temps fermentait là, sous le soleil du tour de france 1981, il est 16h15, on est en juillet, Bernard Hinault est en train de pulvériser le tour mais il ne sait pas, le pauvre ! que mon Galibier à moi, mon alpes d’huez, c’est cette montagne d’ordures, de déchets, poussières d’existences perdues, abandonnées ici, je suis le seul coureur à gravir ces pentes odorantes….Ici, tout est à moi, je rêve sur un cheval à
bascule et je bande ! Je bande en voyant les lingeries fuselées, les soies usées, les jarretelles livrées à ma vue… Un jour c’est sûr, je peindrai ce magma visuel et je fabriquerai mon royaume avec ces vieux rebus…. »
Assembler l’hétéroclite, casser pour reconstruire, sans surtout de règles, sans « savoir-faire » ni maîtrise avec seule la pensée sauvage de l’enfance voilà ce qu’il me reste…Les floraisons naissent parfois du caniveau …Les déchets sont pour moi l’envers, la face cachée, honteuse d’une société de consommation lisse et fluide…. Réfléchir à la marge nous oblige à penser ensemble l’artificiel et le naturel, l’ordre et le chaos, le visible et l’invisible. Alors je bricole la peinture, le dessin et la sculpture avec mes moyens, ma manière pour retrouver cette superpuissance de mon enfance, cette arme de destruction massive qu’était mon imagination, capable d’inventer le cosmos avec deux ficelles et un sac à papier…
La dernière puissance qu’il me reste c’est de vous mettre sous les yeux des objets autrefois morts, usés à nos besoins, sans plus aucune valeur aux yeux des grands consortiums qui les ont mis au jour dans le seul but de faire grincer les portes blindées de leur coffres….
Utiliser et poétiser le rebus, c’est court circuiter cette folle logique mercantile, c’est sans doute aussi faire acte de résistance en singularisant son regard……
FABIEN CHEVRIER